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La pêche à l'école : un nouveau leurre ?


Non, c’est même le sujet d’une thèse.

Après l’institution de la pêche en pratique éducative au collège Jeanne d’Arc à Fougères (35) en Bretagne, j’en ai fait un objet de recherche universitaire qui a abouti à une thèse de doctorat sur les effets d’une telle innovation.

L’inventivité et l’innovation cultivent le paradoxe. D’abord le détachement et l’implication. Ensuite, la peur du risque et le respect de l’ordre établi. Enfin, le soutien appuyé et fidèle des amis pêcheurs, Liberty Pêche, Team Ragot, de ma tutelle, l’Institut, le laboratoire de recherche auxquels j’appartiens et le silence des autres.

Depuis cinq ans, la section pêche rassemble 60 élèves, garçons et filles, externes ou internes, des classes de 6ème - 5ème - 4ème - 3ème - 2nde , encadrée par des professeurs, des parents, un animateur-pêche. Elle est née de mon initiative, comme passionné de ce sport, et directeur de l’établissement fier de travailler avec des enseignants dont leur conscience anticipante les placent dans une posture pédagogique militante qui croise l’intérêt de l’élève pour telle ou telle activité, la pêche en l’occurrence. Cette nouvelle pratique est fondée sur la dynamique motivationnelle des porteurs du projet, le partage de leurs convictions avec les jeunes qui ont le corps blessé, un regard fané sur la vie mais aussi les passionnés, les curieux et les futurs professionnels. Nous avons la chance d’évaluer notre processus d’action en Irlande, pendant une semaine, avec Arnaud Brière et le Club Esox, ou sur invitation du Royal Fishing Club.

Même si la méthode éducative consiste à saisir le jeune dans toutes ses dimensions y compris sa dimension spirituelle, afin qu’aucun domaine de la nature ne reste pour lui inexploré, la section pêche n’a pas amélioré significativement les prestations scolaires. Nous pensions que la motivation intrinsèque du jeune pour la pêche aurait été un déclencheur motivationnel. Si elle n’a pas permis d’améliorer les notes, elle nous a facilité l’approche du concept de réussite d’un élève. Celui qui réussit, ce n’est pas seulement celui qui obtient de bons résultats, c’est aussi une personne engagée dans son histoire de vie, capable de s’adapter, de développer ses talents, de construire son projet, de se démarquer et se libérer de la pression des autres sur lui.

La section pêche a mis en évidence que c’est dans la relation que s’opérationnalise la réussite de l’élève, c’est à dire cette relation où le rapport d’existence déborde à juste titre le rapport d’objet lié à l’enseignement parce qu’il ouvre l’horizon d’un monde plus grand que celui de l’instrumentalité de la connaissance et relève d’un autre temps éducatif et d’une autre mémoire que celle du bagage académique. L’enseignant, maître des apprentissages et de leur mise en sens, gage de la réussite, devient le démiurge d’une alliance éducative.

Les parents et les enfants pêchent ensemble en Irlande pendant le stage d’évaluation. Le bénéfice éducatif est tel que penser le contraire obligerait à mettre au centre de sa pratique et de sa théorie le concept de castration, à la place de celui de socialisation, d’autant plus au moment de l’effondrement des intégrateurs sociaux que furent la religion et la famille. Le séjour pêche permet de régulariser voire réglementer l’interférence entre l’éducation familiale qui sous-tend une pédagogie implicite et la pédagogie pratiquée en classe qui induit une éducation implicite. Il garantit aussi une survie symbolique de l’entité familiale, face à un envahissement croissant de l’école dans cette même sphère : certification, compétition, échec, réussite scolaires. Avec la pêche, l’école et la famille ne collaborent plus mais s’unissent dans leur différence structurante pour permettre à l’enfant de construire une identité partagée.

On ne peut pas encore assimiler la pêche à une discipline scolaire comme le français ou les maths car elle ne correspond pas à un objet culturel déterminé mais elle a mobilisé plusieurs matières. Il ne s’agissait pas d’introduire une somme de recettes scientifiques dans le cerveau des adolescents mais d’utiliser leur immense et insatiable curiosité naturelle pour les conduire, par une démarche active, à l’approche du réel. J’ai vu des enfants, aux yeux pétillants de plaisir, découvrir le monde et ses lois en maniant des objets simples lors des séquences de pratique de la pêche sur temps scolaire. Au cours des apprentissages relatifs aux différentes techniques, je les ai vus s’approprier, à leur rythme, des concepts fondamentaux, capables de rechercher une vérité qui ne leur était pas livrée toute faite.

La réussite de l’orientation scolaire des pêcheurs est fondée avant tout sur leur motivation et sur leur bien-être. Si les inégalités de trajectoire d’orientation apparaissent très largement avant l’entrée en collège, on constate qu’aucun n’a interrompu sa scolarité avant la sortie en 3ème. De plus, ils ont tous été admis au DNB (Diplôme National du Brevet) ou au CFG (Certificat de Fin d’études d’enseignement Général). Une seconde générale technologique EATC (Ecologie Agronomie Territoire et Citoyenneté) est proposée aux pêcheurs de 3ème générale ou spécifique avec avis favorable du conseil de classe et de l’équipe d’encadrement de la section pêche. Un tronc commun de matières y est dispensé à côté d’un enseignement technologique centré sur l’étude des zones humides et la connaissance des milieux aquatiques. L’objectif est de fournir aux lycéens une véritable culture humaniste et scientifique qui prend en compte les attentes accrues de la société en matière de préservation de l’environnement abordée aussi pendant des périodes de stage. Cette classe de seconde cèdera le pas ensuite à un baccalauréat technologique STAV (Science et Technologie de l’Aménagement et de l’Environnement) qui permettra d’accéder à de nombreuses filières de l’enseignement supérieur comme le BTS « Gestion et protection de la nature ». Les filles de la section choisissent plus l’enseignement général que professionnel vers lequel s’orientent davantage les garçons. La relation que les élèves pêcheurs entretiennent avec l’institution scolaire, le lycée professionnel plus particulièrement, n’est pas marqué du sceau de la scolarité médiocre à l’école primaire, de l’orientation précoce et imposée de l’enseignement professionnel.


Ils échappent donc à cette forme de violence symbolique qui vise l’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel. Avec la section pêche, nous proposons aussi à l’élève un itinéraire d’orientation qui permet de prendre en compte la dynamique personnelle de l’élève, d’intégrer dans les préoccupations de l’école, le souci du devenir professionnel ; de ne pas ritualiser constamment dans une simple répétition, les procédures d’orientation mais d’innover en considérant les intérêts des jeunes, de favoriser un meilleur choix.

On mesure la transférabilité de cette expérience très utile dans les temps actuels de grands débats sur l’école et qui a déjà fait l’objet de plusieurs communications à des colloques européens et internationaux pendant la rédaction de la thèse. Dans cette perspective, il faudra nous pencher sur l’apport de la législation à la formation et à la socialisation du pêcheur. Qu’attend-on d’une réglementation sur cette passion, en quoi peut-elle prendre du sens et attribuer un sens au collectif, à la gestion des ressources, aux générations futures ? Cette problématique permettra à la section de déployer ses activités de manière plus féconde et constructive par rapport aux idées d’éducation et de pédagogie actuelles que je défends.

Rien ne m’est aussi insupportable que d’être dans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application. Je sens alors le néant, l’abandon, l’insuffisance, la dépendance, l’impuissance, le vide. La rencontre de certaines personnes, le militantisme pédagogique d’autres m’ont mis sur le chemin de l’innovation, de l’éducabilité pour que chaque jeune puisse dire un jour : « je veux aller dans ton école ».

 

Luc JAMET
Docteur en Sciences de l’Education

Directeur du collège Jeanne d’Arc
6, rue Jeanne d’Arc
BP 50413
35304 FOUGERES Cédex

Tél.: 02.99.99.07.41
Fax.: 02.99.99.13.95

jeanne-d-arc.fougeres@35.scolanet.org
l.jamet2@wanadoo.fr


 

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